Le pied dans la porte qui ne mène nulle part ?

Traduction de l’essai “Foot in the Door to Nowhere?” de Jeff Melton publié le 26 Février 2016 sur le site Vegan Publishers


Il y a de nombreuses années, les psychologues sociaux Jonathan Freedman et Scott Fraser ont mené des recherches sur une tactique d’influence qui n’avait jamais été étudiée auparavant, appelée la “technique du pied-dans-la-porte“. L’approche consiste à faire précéder une demande de changement de comportement que les gens sont peu susceptibles d’accepter immédiatement avec une demande plus accommodante qu’une majorité non négligeable de gens seraient prêtes à accepter. Dans leurs recherches, ils ont constaté que les ménagères qui acceptaient de répondre à un questionnaire sur les produits ménagers qu’elles utilisaient étaient plus de deux fois plus susceptibles de permettre aux chercheurs, qui se sont présentés comme représentants d’un groupe de consommateurs, de visiter leur domicile et de faire l’inventaire de leurs produits ménagers que des personnes à qui on avait seulement présenté la demande la plus exigeante. De même, ils ont constaté que les personnes qui avaient initialement accepté de placer un petit panneau dans leur vitrine pour promouvoir la sécurité routière étaient plus de deux fois plus susceptibles d’accepter par la suite de mettre un très grand panneau “Conduisez Prudemment” dans leur cour que des personnes à qui on avait seulement présenté la demande la plus exigeante. Des douzaines d’études ultérieures ont révélé que, même si le degré de succès variait, la technique du pied-dans-la-porte réussissait généralement à accroître l’assentiment aux changements de comportement demandés, comprenant le recyclage, le don d’argent à des organismes de bienfaisance, le don d’organes et bien d’autres.

Récemment, certains défenseurs des animaux ont tenté d’encadrer la pratique de longue date du mouvement pour les droits des animaux avec la promotion de changements alimentaires sans avoir à devenir vegan, tels que “Les Lundis sans viande” ou devenir végétarien, comme exemples de la technique du pied-dans-la-porte, et ont affirmé que l’efficacité à demander de tels changements plus accommodants est soutenue par la recherche en psychologie sociale. Nick Cooney, par exemple, affirme que les recherches sur la technique du pied-dans-la-porte implique que demander aux gens de réduire leur consommation de viande ou de devenir végétarien serait plus efficace pour amener les gens à consommer moins de produits d’origine animale, et finalement à devenir vegan, que de leur demander à devenir vegan directement.

Est-ce une revendication justifiable ? Dans quelle porte avons-nous notre pied si jamais on réussit à convaincre les gens d’abandonner la viande le lundi, ou même complètement ? S’agit-il d’une porte qui mène au véganisme et, en fin de compte, à la libération des animaux, ou s’agit-il d’une porte qui ne mène nulle part ? Et est-ce que ceux qui emploient cette technique font levier pour ouvrir la porte entièrement, ou peut-être sont-ils en train de sortir le pied de la porte et se la laissent claquer au nez ?

Il convient de noter que, bien que la formulation en terme de technique du pied-dans-la-porte soit un phénomène relativement nouveau, l’approche ci-dessus qui consiste à demander aux gens de faire moins que de véganisme est tout sauf nouvelle. Compassion Over Killing, fondée en 1995, décrit sa mission comme étant “d’exposer la cruauté envers les animaux d’élevage et de promouvoir le végétarisme comme moyen de construire un monde meilleur“. COK s’est fortement impliqué dans la promotion de la campagne Meatless Monday, et met en avant les nombreux avantages supposés de “simplement….choisir des aliments végétariens seulement un jour par semaine“. La documentation de Mercy For Animals est aussi apte à promouvoir “l’alimentation végétarienne” que le véganisme. Il en va de même pour Farm Sanctuary, ainsi que pour (malgré son nom) Vegan Outreach.

En fait, soutient Roger Yates, la promotion sans équivoque du véganisme en tant que fondement moral pour tous ceux qui croient que les animaux ont le droit de ne pas être exploités par les humains — c’est-à-dire le moins qu’une personne qui adhère à cette philosophie peut faire tout en restant cohérent avec celle-ci — n’était pas très courante jusqu’à tout récemment. Ce que Cooney et d’autres formulent comme un exemple de la technique du pied-dans-la-porte a sans doute été l’approche dominante dans le mouvement bien avant que cette technique ne soit proposée. Et avec quelle efficacité cela a-t-il fonctionné ? Une indication provient en fait des recherches de Cooney lui-même et de ses collègues de Faunalytics (anciennement le Humane Research Council) : Une enquête menée auprès de 1387 actuels et anciens “vegans” (définis strictement en termes de pratiques alimentaires) et végétariens a révélé qu’il y avait plus de six fois plus d’anciens végétariens que de végétariens actuels.

Et en réalité, un examen plus approfondi des recherches sur la technique du pied-dans-la-porte montre que son efficacité est extrêmement variable ; parfois il y a un effet modéré à important, parfois peu ou pas d’effet, et parfois même des effets contreproductifs. De plus, comme le sait toute personne ayant une certaine formation en psychologie, il existe une grande variété de techniques efficaces d’exercer une influence sociale. L’une d’entre elles, la technique dite de la porte-au-nez, est précisément le contraire de la technique du pied-dans-la-porte en ce sens qu’elle implique d’abord une demande exigeante qui en cas de refus est suivie d’une demande plus conciliante — et les recherches la trouvent toute aussi efficace que celle du pied-dans-la-porte. Lorsque j’étais solliciteur téléphonique pour la Citizens Action Coalition, une organisation de consommateurs et de protection de l’environnement, nous avions utilisé cette technique avec beaucoup d’efficacité, pour solliciter auprès de ceux que l’on appelait une contribution de 600$ — une demande qui a presque toujours été refusée — suivie en cas de refus d’une autre demande de don beaucoup plus modeste de 50$.

Pourquoi de si nombreux groupes de défense des animaux sont-ils si attachés à “demander en premier lieu quelque chose de moins que le véganisme” comme une version de la technique du pied-dans-la-porte — si bien même que l’on puisse l’appeler ainsi étant donné qu’il n’y a souvent pas de demande ultérieure pour devenir végan — mais si peu enclin à utiliser la technique toute aussi efficace de la porte-au-nez ? Pourquoi, par exemple, est-il si rare que les défenseurs des droits des animaux demandent en premier lieu aux gens de devenir vegan et de devenir des défenseurs des droits des animaux (avec un message persuasif destiné à les convaincre que c’est la chose juste à faire), et si l’accord ne se concrétise pas, de la faire suivre d’une demande plus accomodante comme “seriez-vous prêt à consommer un repas vegan par jour ? D’ailleurs, pourquoi ces groupes n’emploient-ils pas une version de la technique du pied-dans-la-porte où ils demandent d’abord un comportement conforme à la position éthique contre l’exploitation animale qui sous-tend un mode de vie vegan, comme manger vegan pendant une semaine, plutôt que de demander aux gens un changement de comportement comme la réduction de la consommation de viande qui implique de continuer à soutenir l’exploitation animale et de tuer trois repas par jour, chaque fois qu’ils achètent des chaussures, etc.

L’une des raisons, sans doute, est la peur. Les principaux partisans de l’approche “demander moins” ont souvent exprimé la crainte que ceux qui prônent un véganisme “strict” soient généralement perçus comme “fanatiques“, “puristes“, “extrêmes” ou “fous“, et que le fait de prôner le véganisme d’emblée conduise les gens à ne rien changer du tout. Ils font, en l’absence de toute preuve, l’hypothèse que devenir vegan est moins durable qu’un petit changement de régime alimentaire. Mais quand on examine de près les comportements du public à l’égard des animaux — tous autant contradictoires et profondément spécistes qu’ils le soient —, ces craintes sont-elles vraiment justifiées ? Des dizaines de millions d’Américains aiment leurs chiens et leurs chats comme des membres de leur famille. Quand je demande à mes étudiants en psychologie combien d’entre eux pensent qu’il est injuste de faire du mal aux animaux sans nécessité, les mains se lèvent à l’unanimité dans presque toutes les classes. Quand je poursuis en leur demandant “Combien d’entre vous mangent de la viande ?”, beaucoup d’entre eux semblent gênés par leur incohérence. Selon des sondages récents, 74% des Américains pensent que “les humains ont l’obligation de ne jamais faire de mal aux animaux” et 32% pensent que “les animaux méritent exactement les mêmes droits que les personnes pour être à l’abri du mal et de l’exploitation”.

De plus, les gens peuvent être amenés à croire à des choses assez “folles”, même présentées par une minorité d’opinion, si elles sont invariablement défendues. Dans une expérience, les complices de l’expérimentateur représentant deux des six membres des groupes ont constamment affirmé que les diapositives qui représentaient clairement différentes nuances de bleu étaient vertes. Même s’ils ont été interrogés en privé sur les couleurs qu’ils ont vues, les “vrais” participants ont, 9% du temps, clairement qualifié des diapositives bleues comme étant “vertes”, et 32% des participants ont donné au moins la réponse “verte”. Au moins une partie du temps, plutôt que de croire leurs propres yeux, des participants à cette expérience croyaient une minorité “folle” mais tenace. Si l’influence d’une minorité sur les croyances de la majorité est possible lorsque la position défendue est clairement fausse, imaginez l’influence qu’une minorité peut avoir lorsque la position défendue est basée sur des revendications clairement valides, comme le fait que les animaux ont des émotions, tout comme nous.

Une autre différence importante, je pense, entre la faction “demander moins” et ceux d’entre nous qui sont assez “fous” pour penser que l’on peut amener (certaines) personnes à devenir vegan si on le promeut constamment et si on soumet un fait convaincant, se trouve dans nos positions philosophiques, y compris la façon dont nous conceptualisons notre plaidoyer. Le premier cadre qu’ils essaient d’atteindre en termes de comportement est d’amener les gens à changer leur régime alimentaire, en particulier à réduire leur consommation de produits d’origine animale. Le véganisme, selon Vegan Outreach, n’est qu’un outil pour réduire la souffrance, c’est-à-dire un régime qui ne contient aucun produit animal. Et comme tout régime alimentaire contenant moins de produits d’origine animale que celui que la personne avait auparavant réduit la souffrance, tout changement de régime alimentaire dans cette direction est un “succès” à célébrer, qu’il soit vegan ou non. De même, il n’est pas fait mention dans la documentation de Mercy For Animals ou sur leur site Web que les animaux ont le droit de ne pas être exploités ou tués, le droit de ne pas être traités comme une propriété. L’accent est plutôt mis sur la réduction de la cruauté. Une étude récente des Humane League Labs, qui prétend montrer qu’il est plus efficace de demander aux gens “d’arrêter ou de réduire” leur consommation de viande que de leur demander de “manger vegan”, a en fait révélé qu’aucune des demandes faites par les chercheurs aux participants n’était efficace pour les amener à réduire considérablement leur consommation de produits d’origine animale. Comment pourrait-on l’expliquer ?

Pour nous, comme pour les fondateurs de notre mouvement, le véganisme n’est pas seulement un régime alimentaire, mais une philosophie selon laquelle l’exploitation des animaux par les humains est contraire à l’éthique, et un mouvement social pour libérer les animaux de cette exploitation. Le succès ne se mesure pas seulement en termes de réductions à court terme de la consommation de produits animaux ; mais plutôt, à un niveau individuel, le succès signifie que les individus s’engagent profondément à l’idée qu’il ne nous appartient pas d’exploiter les animaux, et au niveau sociétal, cela signifie propager cette philosophie à un nombre toujours plus croissant de personnes qui sont prêtes à agir en conséquence. S’abstenir de consommer des produits d’origine animale — “devenir vegan” — est une conséquence logique de croire qu’il ne nous appartient pas d’exploiter les animaux, mais cela ne se produira pas, ou si cela se produisait ne durera pas, à moins que les individus puissent être convaincus de cette philosophie. C’est probablement la raison pour laquelle l’étude de la Humane League n’a pas réussi à convaincre les participants de changer. Ils ont tous reçu des informations sur la cruauté de l'”élevage industriel”, mais aucun d’entre eux n’a reçu de message en faveur des droits des animaux. Peut-être que les chercheurs, et les autres qui suivent leur politique recommandée de “petit pas”, devraient être moins obsédés à déterminer le changement initial de comportement à promouvoir et être plus préoccupés par les raisons qu’ils transmettent aux personnes pour les encourager à changer leurs modes de vie. Les animaux n’ont rien d’autre à perdre que leurs chaînes, et ils sont fatigués d’attendre que les activistes cessent de demander aux gens de leur faire moins de mal et commencent à insister sur leur libération.

Advertisements